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Dans « Neneh superstar », Ramzi Ben Sliman propulse une ballerine noire à l’Opéra de Paris

Pour son deuxième long-métrage, le réalisateur d’origine tunisienne suit la trajectoire d’une jeune fille noire pleine d’allant qui tente de trouver sa place au cœur du ballet blanc.

« Qu’est-ce que l’on fait de sa singularité ? » s’interroge Ramzi Ben Sliman. « On l’affirme, parce qu’aujourd’hui on le peut ! » assure le réalisateur dans la foulée. La singularité de Neneh ? Être la seule petite fille noire à intégrer, à 12 ans, l’Opéra national de Paris. Cette graine d’étoile a appris à faire ses pas de bourrée et ronds de jambe en visionnant des vidéos sur YouTube, là où ses camarades ont suivi des cours particuliers avec les plus grands noms du secteur, dans des conservatoires prestigieux.

Sa carnation est beaucoup plus foncée que celle des autres danseuses, ses cheveux, nettement plus volumineux et difficiles à amasser en un chignon bien lisse. Quant à sa spontanéité et à sa tchatche, elles débordent dans une institution conservatrice où rien ne doit sortir du cadre. Mais son sourire est aussi grand que son désir de danser et d’y arriver. « Il y a eu la génération Billy Elliot, j’aimerais que ce film lance la génération Neneh », confie ce Français né de parents tunisiens qui signait, en 2016, Ma révolution, un film sur la révolution du jasmin vue à travers les yeux d’un adolescent parisien.

Briser le plafond de verre

Avec Neneh superstar, la révolution repose moins sur la volonté de réformer un système que sur le désir de briser le plafond de verre qu’éprouve une nouvelle génération. Certes, les choses bougent doucement au sein de l’Opéra en matière de diversité – un rapport sur la question, encourageant à recruter des personnes non blanches, a été établi en septembre 2021 par la secrétaire générale du défenseur des droits, Constance Rivière, et l’historien Pap Ndiaye, aujourd’hui ministre français de l’Éducation nationale, à la demande du directeur de l’institution, Alexander Neef. Mais Neneh ne fait pas de compromis, « à l’opposé de la directrice de l’école, Marianne Belage, qui, elle, a dû s’adapter ».

Interprété par Maïwenn, ce personnage efface en effet ses origines maghrébines pour s’intégrer et éviter de devenir, malgré elle, la porte-parole d’une communauté. Prénom et nom de famille, codes et langage, particularités physiques (jusqu’aux lentilles de contact bleues pour cacher ses yeux bruns), tous les moyens sont bons pour se fondre dans le moule de l’Opéra, même l’acculturation.

Le Personnage Qu’incarne Maïwenn Est L’allégorie De L’histoire De France

« Je suis né en France de parents immigrés qui ont dû suivre le concept de la manifestation de volonté. Et ceci devait passer par le changement de prénom, notamment, pour obtenir la nationalité française, détaille le quadragénaire. Le personnage qu’incarne Maïwenn est l’allégorie de l’histoire de France, et vient totalement contester le droit du sol. Mais ça, c’était avant. Pour Neneh, c’est de la « préhistoire » ! rigole le cinéaste, qui a choisi d’ouvrir son film sur l’entrée de la jeune ballerine à l’Opéra. Un angle loin d’être anecdotique. « Dans les années 1980-1990, on aurait fait un film sur la difficulté, voire sur l’impossibilité, d’y entrer », soutient-il.

Trop noire, trop grosse

Sur fond de divertissement, le réalisateur soulève la question du racisme au sein de l’établissement tricentenaire, mais aussi celle de toutes les formes de discrimination liée aux normes qu’impose une telle institution. « Le cinéma et le théâtre sont des endroits bien trop avant-gardistes, ça n’aurait pas marché. À l’Opéra, on ne triche pas. C’est un véritable bastion où on te dit, sans filtre, que tu es trop noire, trop grosse, pas assez ceci ou cela. L’Opéra est le reflet de notre société. » Neneh n’est-elle que l’exception qui confirme la règle ? Avant de trouver sa star – interprétée par Oumy Bruni Garrel –, le réalisateur a parcouru des dizaines d’établissements français de danse, en vain. Il a fini par élargir ses recherches aux espaces de la francophonie comme le Canada, les territoires d’outre-mer ou encore les pays ouest-africains, tel le Sénégal. Toujours sans succès.

« C’est révélateur du manque d’encouragement dont souffrent les petites filles noires ou du découragement qu’elles peuvent ressentir. Il n’y avait qu’Oumy qui répondait aux critères physiques et d’âge tout en ayant le talent. D’ailleurs, tout le monde la connaissait dans le milieu. Ce qui prouve la singularité de sa trajectoire. »

L’exception Misty Copeland

Une singularité qui n’est pas sans rappeler l’histoire de Misty Copeland, première Africaine-Américaine à intégrer le prestigieux American Ballet Theatre en tant que soliste. « Ce parcours nous touche en France pour son aspect sociologique, car on se dit : “Pourquoi pas nous ?” Or l’Opéra de Paris est le garant d’une tradition, celle du ballet blanc, et la danse classique est considérée comme un art. À la différence des États-Unis, où la pratique est perçue comme un art, mais aussi comme un sport », constate Ramzi Ben Sliman, également auteur de Grand Hôtel Barbès, un court-métrage sur la danse classique et le hip-hop réalisé pour la 3e Scène de l’Opéra de Paris, en 2019.

« Tu ne vas quand même pas interpréter Blanche Neige ! » raille la directrice en s’adressant à Neneh, alors mise sur le banc de touche. Il faudra donc encore un peu de temps avant de voir émerger, à l’Opéra, des rôles colorblind, cohérents et pertinents, interprétés par des Misty Copeland made in France.

 

La Rédaction

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